Claude NICOLET

Le site de

MRC 4Monsieur Dalil Boubakeur, président du CFCM (Conseil français du culte musulman), a déclaré vouloir doubler le nombre de mosquées en France d'ici deux ans, le samedi 04 avril, au Bourget, à l'occasion du rassemblement annuel des musulmans de France, évènement organisé par l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), présidé par Amar Lasfar recteur de la mosquée de Lille-Sud et proche des Frères musulmans.

Au-delà de la surprise que constitue la présence de Dalil Boubakeur à cette manifestation, et d’y avoir choisi ce moment et ce lieu pour y faire une telle déclaration, il faut y voir une manifestation des rapports de forces qui existent au sein du CFCM.

S'il est légitime que les adeptes de la religion musulmane puissent exercer et pratiquer leur foi dignement, en toute sécurité et en toute quiétude, Il faut quand même répondre à des questions de fond.

Tout d’abord les chiffres avancés par les uns et les autres sont nécessairement discutables. Rappelons qu’il n’existe pas en France de statistiques « ethniques » à partir desquelles on présupposerait de la religion de tel ou tel.

Ensuite, rien n’indique que les cinq, six voire sept millions de musulmans en France annoncé par Monsieur Lasfar, le soient réellement. Ils peuvent être de culture musulmane, croyant ou pas, pratiquant ou pas, se convertirent à un autre culte. Ne déterminons pas l’individu en fonction d’une communauté présupposée, d’une origine qui « génétiquement » ferait de vous le fidèle d’une religion déterminée. Prenons garde à la tentation qui pourrait se manifester, de voir derrière ces chiffres, la volonté d’une transformation de l’idée de citoyenneté républicaine sur laquelle nous devons être intransigeants.

Faisons confiance au citoyen qui doit avoir la possibilité de s’échapper (ou non) à ses origines s’il le souhaite ou à en fabriquer de nouvelles s’il le désire. Abderhamane n’est pas forcément musulman, il n’est pas forcément croyant, comme Martin n’est pas obligatoirement catholique et David juif.

La République et la Laïcité sont les garantes de cette liberté de conscience fondamentale. Ce chiffre de 2000 mosquées, ressemble donc plus à un effet d’annonces destiné à marquer les esprits qu’à une réalité.

Cependant, cette question nous renvoie également à notre positionnement international et à la place de la France dans le monde. Où en est la « politique arabe » de la France ? Le tournant de la guerre du Golfe en 1990 a en réalité profondément bouleversé la situation dans l’ensemble du monde arabe. Le Président Chirac a certes courageusement et intelligemment tenté de réorienté notre action en refusant de participer à l’anéantissement de l’Irak par les Etats Unis d’Amérique, mais cela n’a pas suffit.

Il faut se souvenir des mises en garde de Jean-Pierre Chevènement à l’époque et de sa démission. Comment ne pas citer Jacques Berque : « Et surtout elle a (la France), depuis 1990 et la guerre du Golfe, abdiqué une politique à l'égard des Arabes et de l'Orient qu'elle menait pour le moins depuis François Ier. Mieux, le traité de Maastricht la replie sur une Europe nordique aux barrières hautaines ! Encore un pas, elle ne serait plus que la vassale comblée d'un Saint-Empire germanique des banquiers... »

Autrement dit, depuis vingt cinq ans, la France tourne le dos à cet immense héritage, politique, diplomatique, culturel et spirituel, qui faisant d’elle une passerelle toujours possible entre deux mondes, deux civilisations, deux cultures. Comment ne pas comprendre qu'il y va là, de notre intérêts les plus fondamentaux.

C’est l’une des raisons (pas la seules) qui explique que la question de l’Islam en France suscite de telles crispations. A cela s’ajoute également les blocages, les conflits gigantesques qui agitent le monde musulman.

Mais également le fait que les questions sociales sont évacuées au « profit » de l’essentialisation des individus. La question sociale se transforme en question culturelle et identitaire. Cette transformation est lourde de menaces pour l’avenir, il faut en avoir conscience et en démonter les mécanismes.

Enfin, lancer un tel chantier qui concernerait la construction de plus de 2000 lieux de cultes en deux ans, est un programme très ambitieux. Abordons alors franchement la question du financement.

-D'où vient l'argent? Qui en contrôle les circuits? Comment sont associés les pouvoirs publics à la vérification des comptes et à la traçabilité financière? Il est évident qu'à nos yeux, tout doit être fait pour éviter, le financement des lieux de cultes par l'étranger. Si l'islam est en France, il doit être « gallican » et nous devons tout faire pour que les influences politiques « ultramontaines » soient les plus faibles possibles, surtout quand elles ont peu à voir avec les valeurs de la République.

Autre point: la formation des imams. C'est là un aspect essentiel. Il faut mettre en place un véritable programme de formation, en France, avec toutes les garanties nécessaires sur le plan pédagogique, universitaire et théologique.

De ce point de vue, nous ne pouvons-nous satisfaire des déclarations de monsieur Boubakeur annonçant avoir bon espoir d'aboutir bientôt à un accord avec "certaines universités parisiennes" pour le volet non-religieux de cette formation. Ces cours auraient pour objectif "de transmettre des connaissances de la France, de la loi, des traditions françaises à nos imams, pour qu'ils aient une formation complète, religieuse et républicaine" Cet aveu en dit long sur la non connaissance de certains imams sur la "réalité française et républicaine."

La question de la formation théologique et spirituelle doit également être abordée de front. L'intérêt public le commande. Les imams exerçant en France devront être formés en France, si ce n'est pas le cas, leur formation doit faire l'objet d'une vérification et avoir été acquise dans une université à l'étranger dont on pourrait imaginer, par un système de partenariat et d’équivalence, que la formation soit validée conjointement par une université française.

Voilà quelques pistes qu'il serait utile de suivre afin de nous souvenir encore de Jacques Berque, « J'appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l'inlassable espérance. » (Andalousies).

Claude NICOLET
Secrétaire national du MRC chargé de la Laïcité et de la Citoyenneté
Conseiller régional Nord Pas de Calais.